Michel Feltin-Palas
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Franglais : Michel Serres contre les "bobos collabos!"
A SAVOIR >> Pendant l'été, je publie de nouveau les toutes premières chroniques publiées en 2018, à une époque où vous étiez bien moins nombreux à être abonnés à cette lettre. Merci de votre compréhension et rendez-vous à la rentrée.
L'académicien dénonçait les "tout-puissants qui assassinent notre langue commune" en multipliant les anglicismes gratuits
On peut avoir 87 printemps et garder l'âme d'un jeune révolté. Prenez Michel Serres. Le très honorable académicien, ci-devant philosophe et historien des sciences décédé voilà un an, n'appréciait pas, mais alors pas du tout, les anglicismes qui envahissent nos médias et nos rues. Il l'avait dit dans un livre sorti en 2018 sans mâcher ses mots (1) : "J'ai compté un jour, place de la Bastille, 93 mots anglais pour 20 mots français. Un collègue américain prenait un pot avec moi ; il me dit : "Je ne voudrais pas qu'une telle catastrophe arrive à mon pays." Il plaignait les Français de supporter cette occupation et de compter, parmi eux, des collaborateurs." Et de conclure, avec l'autorité de ceux qui ont vécu la Seconde guerre mondiale : "Les nazis ont plus respecté notre langue que nos propres annonceurs le font."
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Dans cet ouvrage, Michel Serres avait rassemblé les chroniques qu'il donnait sur France Info, en sélectionnant celles qui, de près ou de loin, évoquaient la question des langues. Son titre ? Défense et illustration de la langue française aujourd'hui, une allusion transparente et assumée à Joachim du Bellay qui, dans un livre au titre presque identique, soutint au XVIe siècle qu'il était possible d'écrire des chefs-d'oeuvre en langue française et non pas seulement en latin, la langue dominante d'alors.
La différence, notait Michel Serres, c'est qu'à l'époque, le grand poète était défendu par les élites de son temps. Alors qu'aujourd'hui, "au contraire, les tout-puissants, qui couvrent de publicité les murs, les façades et les voies, aussi bien que ceux qui causent dans les médias ou dominent le commerce et la finance assassinent allègrement notre mère commune. Comment voulez-vous, poursuivait-il, qu'un instituteur puisse apprendre à des enfants que relais s'écrit L-A-I-S alors que, dans les gares, ils le voient écrit avec un Y ?" Bonne question.
Pas de malentendu, surtout. L'anglais comme langue de communication mondiale des sciences, du commerce ou du transport aérien, ne le choquait pas. Il savait qu'un tel phénomène avait toujours existé, hier avec le grec, le latin, l'arabe ou le français, demain peut-être au profit du mandarin. En revanche, il refusait que l'anglais devienne une langue de domination, en s'insinuant là où il n'est pas nécessaire.
Comment faire la différence ? Michel Serres proposait une règle simple : accepter comme un enrichissement tout mot étranger qui correspond à un objet ou une pratique nouvelle, mais le refuser quand il vient remplacer un terme existant. Autrement dit, oui à l'aztèque "haricot", à l'italien "sonate", à l'arabe "algèbre" et à l'anglais "scanner". Mais non à coach, qui n'apporte rien de plus à entraîneur.
Certains "modernes", bien sûr, préféreront se rassurer en rabaissant son analyse aux tristes jérémiades d'un homme issu d'un autre temps. Ce en quoi ils auront tort, car les langues on l'oublie parfois, ne servent pas seulement à communiquer. Elles déterminent les cultures, les identités et l'existence même des peuples. "Pour mieux l'asservir, rappelait Michel Serres, un occupant éradique toujours la langue du vaincu. Ainsi firent les Romains en Gaule, ainsi firent les Russes en Pologne".
Les publicitaires, qui jouent aujourd'hui les idiots utiles de la domination anglo-saxonne, en ont-ils seulement conscience ?
(1) Défense et illustration de la langue française aujourd'hui, Edition Le Pommier, 140 p, 9 €